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Les dieux et déesses de l’Égypte antique représentent une foule considérable de plus d'un millier de puissances surnaturelles ; divinités cosmogoniques, divinités provinciales, divinités locales, divinités funéraires, personnification de phénomènes naturels ou de concepts abstraits, ancêtres déifiés, démons, génies, divinités étrangères importées, etc. Le terme égyptien pour dieu est netjer (nṯr) et son plus ancien hiéroglyphe représente vraisemblablement un mat enveloppé de bandelettes de tissu. Pour désigner le concept de la divinité, les glyphes alternatifs sont le faucon sur un perchoir et un personnage accroupi. D'autres termes existent pour désigner une divinité, tel baou (b3w) ou sekhem (sḫm) mais leur diffusion fut de moindre importance.
L'iconographie divine fut dès les temps protohistoriques placée sous le caractère de la diversité. La plupart des divinités furent dotées de plusieurs modes de représentations. La forme zoomorphe est sans doute la plus ancienne, mais très vite on lui adjoignit la forme purement anthropomorphe. La forme composite qui mêle un corps humain à une tête animale, ou vice versa, est plus tardive mais apparaît tout de même dès le XXVIIe siècle avant notre ère. Le panthéon des dieux égyptiens ne fut jamais organisé de manière canonique et rigoureuse à la manière des anciens Grecs. Cependant l'anarchie n'est pas totale. Les prêtres de la cité d'Héliopolis élaborèrent l'Ennéade (psdt), un groupement de neuf divinités issues du démiurge. Ce groupe fit florès à travers tout le pays et toutes les villes d'importance se virent dotées de leur propre Ennéade, sans pour autant se tenir strictement au nombre neuf, synonyme de la multitude. Les autres regroupements sont le couple avec Osiris et Isis pour parangon et la triade qui est l'adjonction au couple divin d'un dieu enfant, manifestation du cycle de la régénération cosmique. Il semble que ce qui caractérise un dieu égyptien, c'est d'abord les nombreux rites qui lui sont consacrés ; l'offrande de la Maât par pharaon à une divinité étant le geste cultuel par excellence.
Les mots égyptiens « netjer » (masculin) et « netjeret » (féminin) se traduisent en langue française par « dieu » et « déesse ». L'actuelle transcription des hiéroglyphes utilisée par les égyptologues donne au mot netjer la forme « nṯr ». Cette forme scientifique n'indique que les consonnes du mot égyptien, l'écriture égyptienne ne restituant pas les voyelles. La prononciation exacte est par conséquent perdue. Pour rendre le mot nṯr prononçable à un public francophone, on ajoute mais très arbitrairement, un « e » aux consonnes pour le prononcer sous la forme netjer ou neter (si l'on ne tient pas compte de l'arrêt pré-palatal). Les travaux de restitution de la vocalisation exacte des mots de l'égyptien ancien, à partir des vocables grecs, coptes ou akkadiens permettent de restituer approximativement le terme nṯr sous la forme « nátjīr » avec « natjārat » pour sa forme féminine[1]. La langue égyptienne, comme d'autres langues dispose du duel, une forme grammaticale intermédiaire au singulier et au pluriel ; netjeroui (masculin duel) et netjerti (féminin duel). Le duel s'applique à deux divinités apparaissant ensemble comme Isis et Nephtys ou Horus et Seth. La forme du pluriel commence à partir du nombre trois, netjerou (masculin pluriel) et netjerout (féminin pluriel)[2].
Les tentatives pour donner l'origine du mot netjer se sont montrées jusqu'à présent peut convaincantes. Aucune hypothèse n'a ralliée à elle l'approbation de la majorité des égyptologues. La plus ancienne tentative remonte au XIXe siècle en la personne d'Emmanuel de Rougé (1811-1872). Elle se fonde sur un rapprochement phonétique avec le mot ter, signifiant « rajeunir, renouveler » et représenté par le signe hiéroglyphique de la tige végétale et symbolisant l'année. Friedrich Wilhelm von Bissing (1873-1956) a fait un rapprochement avec le mot « natron », un ancien terme issu de la langue égyptienne. La très controversée Margaret Alice Murray (1863-1963) s'est essayée à un rapprochement, peu probant, avec l'arbre tjeret, le « saule » dans le cadre d'un culte rendu aux arbres[3]. En 1988, Dimitri Meeks a postulé que tous les mots basés sur la racine netjer sont en rapport avec un acte cultuel. Le pharaon ne devient un dieu parfait, netjer nefer qu'après les rites de couronnement, tandis que les défunts ne peuvent espérer une survie divine qu'après des rites funéraires[4].
Le mot « netjer » s'écrit avec un signe hiéroglyphique qui représente probablement un bâton avec des banderoles. En 1947, l'égyptologue britannique Percy Edward Newberry (1869 - 1949) décrit ainsi ce signe: « une hampe enveloppé d'une bandelette maintenue par une corde, dont l'extrémité se projette tel un rabat ou une banderole ». Ce signe est très ancien, ses premières attestations remontent à la période proto-dynastique. Jusqu’à la IIIe dynastie, les banderoles sont nettement séparées et leur nombre varie entre deux et quatre. Au cours de l'Ancien Empire la forme du signe hiéroglyphique se fixe et les banderoles sont remplacées par une bandelette unique[5]. Les variantes les plus précises de ce signe montrent alors une sorte de bâton-fétiche entièrement enrubanné de tissus jaune, bleu et vert. Selon l'égyptologue allemand Wolfhart Westendorf (de), il pourrait s'agir d'une stylisation de l'imy-out. Ce suaire, constitué par une peau d'animal, enveloppait le roi mort et permettait au souverain de renaître régénéré. Cette peau est toujours figurée comme étant suspendue à un mât et sa symbolique est en lien avec Osiris et Anubis, les principales divinités du culte funéraire royal.
Le Papyrus hiéroglyphique de Tanis rédigé durant la période romaine de l'Égypte va dans ce sens. Dans cette liste de signes hiéroglyphiques, le signe « netjer » est accompagné d'une notice en écriture hiératique qui dit « celui qui est placé dans la tombe ». Mais cette petite explication ne vaut peut-être pas pour le bâton enrubanné en lui-même. À cette époque, le mot « netjer » désigne aussi le défunt alors assimilé au dieu funéraire Osiris. Quoi qu'il en soit de cette explication, une variante du signe « netjer » le montre comme une hampe tel un drapeau flottant sur son mât au milieu de la nécropole avec d'un côté un tombeau et de l'autre une colline. Il est manifeste que les égyptiens percevaient ce signe comme l'indication d'une zone sacrée. Le bâton-fétiche des origines aurait dérivé vers un drapeau cultuel fiché dans le sol et marquant l'entrée des territoires sacrés (cimetières, temples et palais royaux) où les dieux, plus fortement qu'ailleurs, régnaient en maîtres[6].
Il est indéniable que la notion de dieu a donc été représentée dès les débuts de l'écriture égyptienne par un objet inanimé (bâton ou mât) en rapport avec le domaine funéraire. Cependant, il serait trop restrictif de limiter la notion égyptienne de divinité au seul domaine funéraire. Le mot « netjer » n'est pas une équivalence parfaite de la notion recouverte par les termes de « défunt » ou de « roi défunt »[7].
D'autres hiéroglyphes peuvent servir à écrire le mot « netjer ». Le premier représente l'image d'un faucon sur une enseigne telle qu'elle était portée en procession. Ce signe est aussi ancien que le signe du bâton fétiche et comme lui, il date de l'invention de l'écriture hiéroglyphique. Le faucon est dès les origines de la civilisation égyptienne l'une des principales incarnations de la divinité. Le faucon sert à individualiser le dieu Horus c'est-à-dire « le Lointain ». Horus n'est d'abord qu'une divinité-faucon parmi beaucoup d'autres. Mais avec l'affirmation du pouvoir pharaonique ce dieu céleste se dote des aspects d'une divinité dynastique ; le pharaon étant alors considéré comme un Horus vivant sur terre. Horus est aussi très vite associé à Rê le dieu solaire ; sans doute dès la Ire dynastie même si cet aspect n'est formulé qu'à partir de la Ve dynastie dans les « Textes des Pyramides ». Mais le faucon sur son pavois sert surtout en tant que signe déterminatif dans l'écriture cursive égyptienne (écriture hiératique). Ce signe est plutôt rare en tant que hiéroglyphe gravé sur les monuments et contrairement au bâton-fétiche sert très peu comme logogramme du mot « netjer »[8].
En plus de l'emblème et du faucon, l'homme assis est un autre hiéroglyphe qui sert à désigner la divinité. Cette image est plus récente et n'apparaît qu'à partir de la Ve dynastie. À la fin de l'Ancien Empire égyptien, ce signe sert essentiellement de déterminatif pour les noms des dieux égyptiens. Il représente un homme assis par terre, les genoux repliés vers la poitrine et enveloppé dans un suaire qui lui cache entièrement les deux bras. Il porte à son menton une barbe cérémonielle, attribut des dieux et des rois. Dans les Textes des Pyramides ce signe sert de déterminatif qu'au seul dieu Osiris. Sa symbolique est donc en rapport avec le roi défunt qui comme un nouvel Osiris bénéficie des rituels de régénération et de renaissance. Par la suite, le signe de l'homme assis a été étendu aux autres divinités masculines comme déterminatif[9].
De ce hiéroglyphe dérive toute une série d'autres qui sont comme des versions abrégés des noms des dieux. Sir Alan Gardiner (1879-1963) a regroupé dans la section C de sa liste de hiéroglyphes tous les signes représentant des divinités anthropomorphes et zoomorphes en position assise. Ces derniers furent très en vogue durant la période ramesside (XIXe et XXe dynastie) et apparaissent notamment dans les cartouches des titulatures royales. Tous ces signes ne se lisent pas netjer mais bel et bien comme le nom propre du dieu, Rê ou Ptah par exemple[10].
Le signe Netjer précédant le cartouche du roi Sobekhotep III.
Sommaire[masquer] |
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| Mot | Translittération | Hiéroglyphe | Traduction | ||||
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| netjer | nṯr | ||||||
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| dieu, divinité, roi | |||||||
| netjer | nṯr | ||||||
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| dieu | |||||||
| netjer | nṯr | ||||||
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| dieu | |||||||
| netjer | nṯr | ||||||
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| dieu | |||||||
| netjer | nṯr | ||||||
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| dieu | |||||||
| netjeret | nṯrt | ||||||
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| déesse | |||||||
| netjery | nṯry | ||||||
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| devenir divin | |||||||
| netjer nefer | nṯr nfr | ||||||
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| dieu parfait | |||||||
| ter | tr | ||||||
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| saison, année | |||||||
| tjeret | ṯrt | ||||||
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| saule | |||||||
| teret | trt | ||||||
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| saule | |||||||
| tjer | ṯr | ||||||
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| estimer, rendre un culte | |||||||
| ter | tr | ||||||
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| respect | |||||||
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| nécropole | |||||||
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| netjer | |||||||
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| quelques dieux assis | |||||||
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Le signe du faucon sur son emblème dans les « Textes des Pyramides »
Netjer, ses différents hiéroglyphes sur un pectoral
Le mot « netjer » apparaît dans les plus anciens textes écrits en Égypte. Cependant Hans Wolfgang Helck (1914-1993) pensait que l'on pouvait voir dans le terme « baou » (transcription: bȝw, pluriel de bȝ) une désignation encore plus ancienne de la notion de divinité. Généralement traduit par « âmes », le terme baou désigne un groupe de divinités attachés à une ville en particulier. Les pyramides à textes parlent ainsi des « baou de Héliopolis », des « baou de Bouto », des « baou de Hermopolis », etc. Par la suite, ces expressions seront successivement reprises par les Textes des Sarcophages et par les Livres des Morts (chapitres 111 à 116)[11]. Ces âmes ont été très diversement interprétées ; Kurt Sethe (1969-1934) a vu en elles des anciens rois décédés et ayant uniquement régnés sur ces villes. Quant à Hermann Kees (1886-1964), il les voyait comme des groupes de très anciennes divinités locales[12]. Dès les Textes des Pyramides, les plus grandes divinités sont intégrées aux « âmes de Héliopolis » :
Statuette d'une Âme de Pé.« Prends donc possession de l'héritage de ton père Geb en présence du corps de l'Ennéade dans Héliopolis en tant que semblable à lui ! on dit les Deux Grandes et Imposantes Ennéades qui sont à la tête des Baou d'Héliopolis »
— Pyramide de Mérenrê. Chap. 606, §.1689[13].
Les baou sont donc des êtres divins et cette notion recoupe la notion de netjer. Mais le mot baou sert aussi dès l'Ancien Empire égyptien à désigner un concept plus abstrait. Il s'agit alors d'une sorte de puissance qui émane des divinités ou des souverains humains. Cette efficacité peut être positive (l'origine d'un succès) ou négative (tempête destructrice). Les traductions modernes comme volonté, pouvoir créateur, énergie, gloire ne sont pas valable pour tous les cas de figure ; aucun terme moderne ne pouvant restituer le sens originel. Le baou peut donc être vu comme l'action visible et constaté de la divinité. Mais très tôt, la divinité netjer et son action baou ont été confondus, expliquant par là que les divinités netjer ont aussi été appelées baou[14].
Le terme « sekhem » (transcription: sḫm) comme netjer et baou se retrouve dans les plus anciens textes égyptiens. On le traduit généralement en français par le mot « puissance ». Comme le baou, le sekhem se réfère à une émanation de la divinité, il s'agit d'une puissance, une force que toute divinité possède en propre. Cette puissance s'incarne dans un objet symbolique, le sceptre sekhem que tout dignitaire divin ou humain se doit de tenir entre ses mains. Le mot sekhem est la racine du nom propre de Sekhmet la déesse lionne, faisant d'elle « La Puissante ». Sous le Nouvel Empire, le mot sekhem sert à désigner l'image d'un dieu, sa représentation animé ou inanimé sur terre. Plus tardivement encore, sekhem devient un synonyme de netjer sans que l'on puisse voir entre les deux une quelconque nuance»[15],[16],[17].
En Égypte, le IVe millénaire avant notre ère est une période charnière entre le néolithique et l'âge du bronze. Les plus anciennes preuves archéologiques attestant l'existence de croyances religieuses remontent à cette époque. Dès le départ, la religiosité offre le visage de la diversité. Les principales découvertes ont été faites à Héliopolis, Maadi, Badari et Nagada. Des fouilles archéologiques ont révélées des inhumations d'animaux, surtout des gazelles et des canidés (chiens, chacals) mais aussi des béliers et des bovidés. La présence d'objets cultuels dans ces tombes semble prouver qu'il s'agissait d'animaux sacrés. Durant la période de Nagada I, les vases sont décorés de motifs animaliers et les palettes à fard prennent des formes animales. Toutes ces découvertes attestent des croyances en des divinités pouvant prendre des formes animales. Cependant, il ne s'agit pas d'une zoolâtrie pure et simple. Au cours des périodes suivantes, de Nagada II à la Dynastie 0, la vénération se porte manifestement aussi sur des objets sacrés. L'iconographie montre ainsi des hampes processionnelles sur lesquelles sont perchées soit des animaux soit des objets sacrés. De cette période protohistorique, on ne dispose pas encore de preuves formelles concernant des croyances en des divinités anthropomorphes. Des statuettes en argile ou en os (femmes nues, hommes barbus) ont bien été retrouvées mais il n'est pas assuré qu'il faille voir en elles les premières représentations anthropomorphes des divinités égyptiennes[18].
Poterie aux gazelles, Nagada III, Musée du Louvre.
| baou |
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sceptre sekhem |
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Figurine féminine, Nagada II, Brooklyn Museum.
Homme barbu. Nagada I. Musée gallo-romain de Fourvière.
Palette à fard, Nagada III, Musée du Louvre.
À la fin de la protohistoire égyptienne (vers 3000 avant notre ère), les animaux sont toujours perçus comme étant plus puissants que les humains. Sur les fragments de la Palette du Champ de Bataille conservés à Londres et à Oxford, les vaincus sont figurés sous forme humaine nus et désarmés voire ligotés à une hampe. Jetés à terre, leurs corps sont foulés par les vainqueurs représentés sous des formes animales ; lions et rapaces. Cette conception de la supériorité animale transparaît aussi dans les titulatures royales. Les premiers rois de l'Égypte antique n'ont que des noms d'animaux ; vautour, faucon, scorpion, crocodile. Vers la fin de la Ire dynastie (vers 2800 avant notre ère), la pensée humaine connaît une mutation qui fait que les Anciens Égyptiens modifient leur manière de penser leur univers. Les rois abandonnent les dénominations strictement animales tandis que dans l'iconographie les formes animales ou inanimées s'humanisent. Les forces et les puissances surnaturelles, jusqu'alors seulement zoomorphes, s'humanisent et leurs représentations deviennent aussi anthropomorphes. La Palette de Narmer laisse ainsi voir la déesse Bat sous une forme mixte (tête de vache avec visage humain vu de face). La contrée vaincue est figurée comme un fourré de papyrus avec une tête d'homme tenue en laisse par un faucon en fureur[19].
Durant le premier quart du IIIe millénaire, le cercle des divinités à être entièrement représentées sous la forme humaine est très limité. La Pierre de Palerme est un bloc de basalte gravé de hiéroglyphes qui se présente comme les annales des cinq premières dynasties royales. Ce document n'est toutefois pas contemporain de cette époque car des anachronismes ont été constatés. Cette réserve mis à part, la pierre indique qu'une statue de Min a été réalisée sous la Ire dynastie puis une autre sous la IIIe dynastie. Mais on ne sait pas si ces statues avaient déjà fait voir le dieu Min sous sa forme humaine ithyphallique. La nécropole de Tarkhan a révélée un vase en pierre où figure une représentation de Ptah dans un naos et datable des toutes premières dynasties. C'est aussi sous les IIe et IIIe dynasties égyptiennes que les déesses Satis et Neith acquièrent chacune leur forme humaine. Il en va de même pour les principales divinités cosmiques ; Atoum, Shou, Geb et Nout. Mais à cette même époque les dieux à forme entièrement animale sont toujours les plus fréquents, tels Horus et Seth. Les divinités composites, tête animale sur un corps humain ne font leur apparition qu'à l'extrême fin de la IIe dynastie ; sur une empreinte d'un sceau-cylindre au nom du roi Péribsen par exemple. Le dieu Horus acquiert sa forme composite hiéraconcéphale sous la IIIe dynastie. Toutefois, cette forme a déjà été attribuée au dieu-faucon Ach, le gardien des oasis libyques, quelque temps plus en avant[20].
À la fin du IVe millénaire, le territoire de l'Égypte antique devient un pays unifié autour d'une monarchie centralisée. Pouvoirs civils et religieux étant confondus, les grandes traditions religieuses issues des peuplades préhistoriques se structurent autour de l'idéologie royale. Disposant de l'écriture, les scribes et les prêtres royaux développent des rituels et tentent de donner un sens commun aux différentes traditions religieuses. Se met alors en place une vision de l'univers où le roi, incarnation du dieu Horus de Hiérakonpolis, tient une position centrale. Cette mythologie, où les divinités sont mises au service de la destinée royale, ne nous est toutefois parvenue qu'avec des textes de la fin du IIIe millénaire av. J.‑C. ; les fameux Textes des Pyramides gravés sur les murs des modestes pyramides des rois des Ve et VIe dynasties dynasties (entre 2350 et 2150 avant notre ère). Tout au long de l'histoire religieuse égyptienne le culte des dieux locaux est resté la donnée fondamentale de la vénération. Cependant quelques divinités ont réussi à connaître une influence plus grande. Ces divinités en bénéficiant d'une association à l'idéologie royale et des circonstances politiques sont parvenues à dépasser le cadre de leur cité ou de leur nome. L'Ancien Empire est marqué par la place prépondérante du culte solaire issu des traditions d'Héliopolis où le dieu Rê apparaît comme la manifestation visible d'Atoum, le démiurge issu des sombres eaux du Noun. Dans le domaine des cultes funéraires, les divinités canines comme Oupouaout ou Anubis s'effacent devant Osiris auquel le roi défunt est assimilé[21].
Après les temps difficiles de la Première période intermédiaire, le pouvoir monarchique réaffirme sa puissance durant le Moyen Empire sous les XIe et XIIe dynasties (entre 2100 et 1780 avant notre ère). Le culte de Rê, le dieu solaire, s'associe aux principales divinités locales. À Thèbes, la ville d'où est partie la volonté réunificatrice du pays, le dieu Amon prend l'aspect d'un démiurge solaire sous son aspect d'Amon-Rê. Les autres divinités locales sont elles aussi associées à l'idéologie solaire, tels le faucon Montou-Rê à Hermonthis, le bélier Khnoum-Rê à Éléphantine ou le crocodile Sobek-Rê dans les localités du Fayoum. Dans le domaine funéraire, le dieu Osiris continue sa montée en puissance. Sa dévotion s'étend dans tout le pays mais plus particulièrement à Abydos sa ville sainte où de nombreuses chapelles et stèles prouvent sa renommée auprès du peuple[22]. Les formules funéraires des Textes des Sarcophages, plus particulièrement prisés par les nomarques de la Moyenne-Égypte, sont la marque d'une diffusion des prérogatives funéraires royales auprès des grandes familles dirigeantes. Ces textes tout en montrant l'importante place prise par Osiris et Isis dans les croyances post-mortem, montrent aussi le rôle crucial joué par Rê dans les contrées souterraines. De nombreux défunts cherchent en effet à accompagner le dieu Rê à bord de sa barque durant son voyage nocturne. Les défunts cherchent aussi à devenir les scribes des dieux Thot, Atoum ou Hathor[23].
Sous le Nouvel Empire (entre 1552 et 1069 avant notre ère), la domination du dieu Amon-Rê s'accentue. La ville de Thèbes et son clergé sont largement favorisés par les premiers souverains de la XVIIIe dynastie. Tous les pharaons de cette époque participent à l'embellissement des immenses complexes religieux de Louxor et de Karnak. La suprématie d'Amon n'est remise en question que lors de la parenthèse amarnienne[24]. Cette réforme religieuse, balbutiante sous Amenhotep III��, est symboliquement portée à son apogée par Amenhotep IV en la quatrième année de son règne. En devenant Akhénaton, le souverain abandonne Amon et Thèbes et se tourne vers Aton, le disque solaire déifié et fonde la ville nouvelle d'Akhetaton, « l'Horizon d'Aton ». Mais ses successeurs, Toutânkhamon et Aÿ reviennent très vite aux anciennes conceptions religieuses[25]. Cette décision est définitivement entérinée par le général Horemheb, initiateur de la XIXe dynastie par la condamnation à l'oubli des souverains amarniens et par la destruction des temples d'Aton à Thèbes[26]. Le dieu Amon retrouve sa place dominante dans l'idéologie royale. Il se trouve toutefois associé au dieu Rê d'Héliopolis et au dieu Ptah de Memphis dans de savantes spéculations religieuses. Ces conceptions sont peut-être la marque d'une politique royale plus équilibrée envers les autres grandes divinités et villes du pays :
« Trois sont tous les dieux, Amon, Rê, Ptah qui n'ont pas de semblable. Son nom est caché en tant qu'Amon ; il est Rê par le visage ; son corps c'est Ptah. Leurs villes, dans le Pays, sont établies pour l'éternité ; Thèbes, Héliopolis, Memphis sont destinées à la pérennité. Lorsqu'un message est envoyé du ciel on l'entend à Héliopolis, on le répète à Memphis pour le (dieu)-au-beau-visage ; on l'enregistre dans les écritures de Thot pour la ville d'Amon, cela étant de leur compétence. »
— Chapitre 300 de l'Hymne à Amon. Papyrus de Leiden I 350, XIXe dynastie[27].
Cette spéculation autour des trois principaux dieux monarchiques s'enrichit sous Ramsès II de réflexions autour du chiffre quatre. L'armée se divise ainsi en quatre grandes divisions placées sous le patronage de Amon, Rê, Ptah et Seth. En Nubie, dans le naos du grand temple d'Abou Simbel, trônent quatre divinités Ptah, Amon, Ramsès II (divinisé) et Rê-Horakhty, tandis qu'à l'extérieur quatre grands colosses sous les traits de Ramsès II gardent l'entrée du temple[28].
Le Nouvel Empire se termine sur un désordre socio-économique, les obscurs successeurs du pharaon Ramsès III ne parvenant plus à imposer leur pleine autorité sur la Haute-Égypte[29]. À partir du règne de Ramsès XI, le pays est de fait scindé en deux. Profitant de l'impéritie du pouvoir pharaonique, une lignée de grands prêtres d'Amon contrôle la Haute-Égypte depuis Thèbes. La Basse-Égypte reste quant à elle sous l'influence des pharaons de la XXIe dynastie installée à Tanis, la Thèbes du Nord avec son temple lui aussi consacré au dieu Amon[30]. L'idéologie royale de cette époque tend vers la théocratie ; le véritable pharaon est en fait le dieu Amon qui gouverne le pays par l'entremise d'oracles interprétés par son clergé. Avec la XXIIe dynastie, des Libyens détenteurs du pouvoir militaire s'emparent de la fonction royale. Ils prennent d'abord le pouvoir dans le Nord autour de Bubastis, Tanis et Memphis leurs zones d'émigration. Avec une forte garnison à Héracléopolis et la nomination de princes royaux en tant que grand prêtre à Thèbes, les pharaons libyens parviennent ensuite à contrôler totalement le Sud. Mais ce pouvoir libyen finit par se disloquer à cause de dissensions internes. Plusieurs dynasties coexistent alors au même moment, les XXIIe, XXIIIe et XXIVe dynasties. Ce désordre politique est mis à profit par des pharaons origine nubienne (XXVe dynastie) qui parviennent à se saisir de la Haute-Égypte. Les Nubiens ne parviennent cependant pas à s'affirmer totalement en Basse-Égypte morcelée en plusieurs chefferies dont les roitelets des XXIVe et XXVIe dynasties[31]. Au cours d'invasions, les armées assyriennes d'Assourbanipal refoulent les Nubiens de Tanoutamon en deçà d'Assouan et en profitent pour mettre à sac la ville de Thèbes.
Profitant d'un reflux des troupes assyriennes, Psammétique Ier réunifie l'Égypte et inaugure une période de prospérité ; la Renaissance saïte. Cette période est marquée par un retour aux sources où spiritualité et art de l'Ancien Empire sont mis à l'honneur et copiés. Cette période voit aussi se développer le culte des animaux sacrés comme Apis ou Boukhis. Le dieu Osiris devient de plus en plus populaire au quotidien, tandis que Seth qui fut promu au temps de Ramsès II est de plus en plus diabolisé et rejeté. Le culte d'Isis et des dieux enfants comme Harsiesis connaît une plus grande ferveur.
Pendant toute cette période, les pharaons implantent leurs tombes dans leurs capitales. En Nubie pour la XXVe dynastie et pour les dynasties indigènes dans le delta du Nil essentiellement à Tanis et à Saïs. Originaire de cette région,Neith la déesse guerrière, devient la patronne alors de la monarchie[32].
En l'an 525 av. J.-C., l'armée égyptienne conduite par le jeune Psammétique III est défaite à Péluse par les forces des Perses Achéménides de Cambyse II. Conquise, l'Égypte devient une province perse et Cambyse II est intronisé pharaon à Saïs. Lui et ses successeurs sont considérés comme les membres la XXVIIe dynastie. Mais ils sont avant tout des rois perses qui gouvernent l'Égypte depuis Suse à travers des satrapes[33]. Le perse Darius Ier poursuit la politique pharaonique traditionnelle ; il fait construire un temple dans l'oasis de Kharga et en fait restaurer d'autres comme à Bousiris et à el-Kab[34]. Certaines élites égyptiennes se rallient facilement aux dominants à l'image de Oudjahorresné, prêtre de Neith à Saïs. Mais cette première domination perse est aussi marquée par de nombreuses révoltes. Sous Darius II et Artaxerxès II l'indépendance est presque complète avec les soulèvements des pharaons locaux des XXVIIIe, XXIXe et XXXe dynasties égyptiennes. Cette indépendance nationale face aux Perses est surtout assurée avec l'aide de mercenaires grecs[35].
L'égyptien Nectanébo Ier durant ses dix-huit ans de règne fait restaurer de nombreux temples. Tout au sud du pays, sur les îles sacrées de Philæ et de Biggeh, il fait construire deux sanctuaires dédiés respectivement à Isis et à Osiris, ce dernier étant considéré comme l'initiateur de la crue du Nil. La prospérité économique de ce temps profite aussi aux autres divinités. Le roi accorde ainsi les taxes perçues sur les importations du comptoir grec de Naucratis au temple de Neith de