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Les statues cultuelles déposées dans les naos des temples ou même les animaux sacrés (Apis par exemple) ne sont que la résidence terrestre des puissances divines. La forme véritable du dieu évolue dans le ciel. Son âme-Bâ peut descendre sur terre et rejoindre ses images façonnées. Cependant, le véritable corps du dieu n'est pas sa statue terrestre. Le corps du dieu réside dans le monde souterrain de la Douât. La véritable identité du dieu reste mystérieuse. Personne ne connaît ni sa véritable nature, ni sa véritable identité ; ni les autres dieux, ni les prêtres de son culte[108]. Cette conception d'une divinité inconnaissable et située sur les trois plans de la création (ciel, terre et Douât) a été élaborée par les prêtres du dieu Amon, démiurge de la ville de Thèbes en Haute-Égypte :
« [Amon] est le Seigneur Universel, le commencement des êtres. C'est son baï, dit-on, qui est dans le ciel lointain. Lui-même est dans la Douat et le premier de l'Orient. Son baï est dans le ciel, son corps dans l'Occident. Sa statue est dans Hermonthis et exalte ses apparitions glorieuses. Unique est Amon qui se cache d'eux, qui se dérobe aux dieux, sans que l'on connaisse son aspect. Il est plus éloigné que le ciel lointain ; il est plus profond que la Douat. Aucun dieu ne connaît sa véritable nature. Son image n'est pas étalée dans les écrits. On n'a point sur lui de témoignage parfait. Il est trop grand pour être interrogé, trop puissant pour être connu. On tomberait à l'instant d'effroi si on prononçait son nom secret, intentionnellement ou non. Aucun dieu ne sait l'appeler par ce nom. Baï-caché est son nom, tant il est mystérieux »
— Chapitre 200 de l'Hymne à Amon. Papyrus de Leiden I 350, XIXe dynastie[109].
Les mythes cosmiques sont à l'image de la géographie de l'Égypte antique. Les Nilotiques, par l'observation de leur environnement naturel, en premier lieu de la crue du Nil (personnifiée par Hâpy), ont conçu l'acte créateur comme l'établissement d'une dynamique cyclique. Le cycle doit se répéter infiniment afin de maintenir l'existence du monde. L'état d'avant la création est décrite comme la négation de tout ce qui existe :
« Pépi a été mis au monde dans le Noun alors que le ciel n'existait pas, alors que la terre n'existait pas, alors que rien n'existait (encore) qui fut établi, alors que le désordre même n'existait pas, alors que cette terreur qui devait naître de l'Œil d'Horus ne s'était pas encore produite. »
— Extrait du chap.486 des Textes des Pyramides[110].
L'univers repose sur un équilibre de deux forces opposées mais complémentaires. Les dieux et les hommes dans leurs actes quotidiens doivent veiller à ce que le désordre « isefet » ne renverse pas l'harmonie cosmique « Maât ». Cette tension entre ces deux opposés s'incarne mythologiquement dans le conflit qui oppose Seth, l'élément perturbateur, l'agressivité de la puissance, à Horus la divinité qui rassemble en elle toutes les forces utiles au maintien de la vie. L'existence humaine, tant corporelle que spirituelle est basée sur les quatre premières actions du dieu créateur :
« J'ai créé les quatre vents afin que chaque homme puisse respirer dans son environnement. C'est l'une des actions. J'ai créé la grande inondation afin que pauvre et riche puissent s'en emparer. C'est l'une des actions. j'ai créé chaque homme semblable à l'autre. Je n'ai pas ordonné qu'ils fassent le mal (isefet) ; mais leurs cœurs ont désobéi à mes propos. C'est l'une des actions. J'ai fait en sorte que leurs cœurs n'oublient pas l'Occident, afin qu'ils fassent des offrandes aux dieux des nomes. C'est l'une des actions. »
— Extrait du chap. 1130 des Textes des Sarcophages[111].
Les principaux récits mythologiques sont apparus dans les trois plus importants centres religieux de l'Égypte naissante : Héliopolis, Hermopolis et Memphis. Aussi différentes qu'elles puissent paraître, les cosmogonies égyptiennes ont un principe commun : l'énergie du Noun précède et alimente l'Univers symbolisé par la Barque de Rê. Mais ce dernier doit se régénérer régulièrement, faute de quoi, il sombre dans le chaos et le néant ; c'est la tâche du culte divin. La manifestation de cette énergie est le démiurge (que ce soit Atoum, Neith, Sobek ou Tatenen) qui s'est créé lui-même, qui a pris forme sur le tertre issu de l'océan primordial, le Noun, puis mis en marche la machine cosmique, avant d'engendrer les éléments qui allaient compléter et entretenir la création.
Mais l'univers n'a pas été créé définitivement : au contraire, il est soumis aux contraintes du temps et des cycles, il peut disparaître et se renouveler. Seul le cycle lui-même, la dynamique de la création, l'énergie mise en œuvre (incarnée par le phénix Bénou) sont éternels. Même les dieux sont susceptibles de succomber. Pour les anciens Égyptiens, les dieux habitaient aussi sur terre dans leurs temples. Mais il fallait les honorer pour qu'ils continuent, non seulement à y résider, mais également pour les maintenir en vie. Pour cela, les prêtres priaient, dansaient, chantaient et leur apportaient des offrandes de nourriture et d'objets précieux.
Pylônes du temple d'Edfou
Le dieu créateur Atoum-Rê après avoir créé et règné sur le monde s'est retiré dans le ciel après une révolte humaine. Il est cependant représenté sur terre par le pharaon considéré comme son successeur. Après avoir bénéficié des rites du couronnement, l'individu qui assume la charge royale est vu comme une personne sacré assimilée à Horus, fils d'Isis et d'Osiris mais aussi fils de Rê ou d'Amon-Rê. Le rôle du pharaon est avant tout d'assurer un lien entre le peuple d'Égypte resté sur terre et le peuple divin réfugié dans le ciel. Les rites et les cultes célébrés dans les temples rappellent et se réfèrent sans cesse au « Temps de la Première fois », c'est-à-dire le moment de la Création et l'époque où les divinités et les humains ne formaient qu'un seul peuple. Le temple est considéré comme l'endroit où le dieu créateur s'est posé pour la première fois après s'être extirpé des eaux du Noun. L'Égypte ayant connu plusieurs mythes de la « Première fois », ce lieu d'émergence a été vu de plusieurs manières mais toujours inspirés par le contexte géographique du pays ; un île émergeant des eaux du Nil (Héliopolis), un amat de papyrus flottant sur le fleuve (Edfou), une fleur de lotus s'ouvrant au petit matin (Hermopolis). Du fait de la révolte humaine contre Rê, le temple égyptien ne peut être un vu comme un lieu de rassemblement populaire. Le peuple égyptien est vu comme les descendants des insurgés rescapés de la répression divine, ceux qui ont échappés aux griffes de la terrible lionne Hathor envoyée par Rê pour mater la révolte. Le temple et le pharaon, grâce aux rites qui miment les événements mythiques, s'inscrivent dans des temps et des lieux d'avant la révolte. Le temple est un retour aux origines et une image du cosmos tel qu'il fut imaginé par le dieu créateur. L'architecture sacrée fait du temple un microcosme. La muraille qui l'entoure est la manifestation du combat entre les armées du dieu créateur contre celles d'Apophis (le serpent maléfique), les eaux du lac sacré situé à l'intérieur du téménos rappelent le Noun, les deux môles du pylône d'entrée sont les montagnes de l'Orient et de l'Occident (les lieux d'apparition et de disparition du soleil), les colonnes papyformes évoquent le marais primordial, le défilé des génies des nômes évoque l'abondance issue des champs fertilisés par la crue du Nil, le plafond est un ciel où prennent place les représentations des étoiles et de Nout la voûte céleste, etc[112].
Champs cultivés au bord du Nil
La constellation d'Orion dans le ciel nocturne.
Scène astronomique du plafond du temple d'Esna
Il ne faut pas imaginer que les Anciens Égyptiens se figuraient leurs divinités comme étant réellement des animaux ou des êtres surhumains à tête d'animaux. La diversité des représentations indique que l'iconographie divine n'est qu'une manière de décrire la nature véritable des dieux. Les statues à l'intérieur des temples, mais aussi toutes les autres représentations picturales (fresques, bas-relief) ne sont que des réceptacles ; des symboles destinés à accueillir la véritable manifestation de la divinité. Les divinités sont des puissances invisibles, dispersées dans tout l'univers créé. Le seul moyen d'entrer en contact avec elles est leurs représentations cultuelles. Ces idoles façonnées par les hommes n'ont pas été vues comme une invention humaine mais comme un don du dieu créateur[113]. Les statues divines ont été créées en même temps que les dieux et les hommes par le dieu Ptah, le démiurge de la ville de Memphis :
« Il arriva donc que l'on dise de Ptah: " Celui qui a tout créé et fait venir les dieux à l'existence. Il est Tatenen qui a donné naissance aux dieux et de qui sont issus tous les biens, les aliments bienfaisants, les nourritures, les divines offrandes, toutes choses bonnes et belles. (...) Il a donné naissance aux dieux. Il a fait les villes. Il a fondé les nomes. Il a placé les dieux dans leurs sanctuaires. Il a fait prospérer leurs offrandes. Il a fondé leurs chapelles. Il a fabriqué leurs corps selon le souhait de leurs cœurs ; et les dieux purent pénétrer dans leurs corps faits de bois de toutes essences, de pierres de toutes sortes, d'argile, ou de toutes (autres) choses qui croissent sur lui, et en lesquelles ils se manifestèrent." »
— Extraits de la Pierre de Chabaka, XXVe dynastie. Traduction de Claire Lalouette[114].
Sur les scènes pariétales du temple le pharaon est le seul interlocuteur et le seul médiateur avec les divinités domiciliées dans le temple. Mais, ne pouvant se rendre dans tous les lieux de culte, il délègue à des prêtres l'accès aux statues cultuelles. Chaque matin, la divinité endormie dans le naos est réveillée par des hymnes. Après cela, elle est lavée puis habillée de vêtements tissée avec le lin le plus fin. Elle est ensuite nourrie par la présentation de nombreuses offrandes alimentaires. Au terme du repas, le prêtre présente à la divinité de l'encens et la Maât sous la forme d'une petite statuette. D'ailleurs dans quelques petits temples, on s'est contenté, faute de place, de ne représenter que ce moment du rituel[115].
Les temples égyptiens à travers leurs différentes scènes pariétales offrent près de 200 types de rituels exécutés en l'honneur des divinités. Sans tous les citer on peut rapporter une demi-douzaine de gestes d'offrandes de boissons (eau, bière, vin ou lait), une quarantaine de gestes d'offrandes de nourriture (pains, gâteaux, viandes rôties, légumes, papyrus, céréales, fruits, miel), une cinquantaine de gestes d'offrandes diverses (onguents, étoffes, pierreries, couronnes, colliers, pectoraux, amulettes), mais aussi trente différents rites en rapport avec la royauté et soixante-dix rites en rapport avec la régénération divine, le cosmos et la défense apotropaïque de l'univers. Les murs du temple d'Horus à Edfou sont ainsi couverts par plus de 1 800 scènes de ce genre. Le choix et la répartition des offrandes et des rites dépend du dieu honoré dans le temple. À Edfou, le culte est orienté vers la royauté d'Horus, à Dendérah vers la féminité d'Hathor et à Philæ vers le retour de la crue du Nil. Les offrandes sont en effet liées aux spécificités des divinités. Geb le dieu de la terre reçoit surtout des bouquet de fleurs, les dieux de la première cataracte comme Khnoum, Anoukis, Isis et Osiris reçoivent des libations d'eau, tandis que les dieux-enfants reçoivent du lait. Le pharaon en échange espère en retour une bonne crue du Nil, la fertilité des champs, la perpétuation de cosmos, etc. Le souverain n'hésite pas à s'adresser à toutes une série de divinités mineures mais jugées très efficaces dans leurs spécialités. La déesse-vache Hésat donne le lait, le dieu céréalier Népri le bon pain, le dieu du pressoir Chesmou les huiles et le vin, la déesse Menqèt la bière, Taït les étoffes, etc. Généralement le pharaon ne s'adresse qu'à une seule divinité mais ces dernières peuvent aussi se présenter en couple ou en groupe. Les scènes gravées sur les murs des temples ne représentent pas forcément la réalité du culte. La représentation des offrandes constitue une sorte d'hommage perpétuel aux divinités et l'on espère d'elles en retour une abondance de biens[116].
La Maât est la perfection vers laquelle les humains doivent tendre. Dans les temples, de nombreuses représentations montrent le pharaon, c'est-à-dire le représentant de l'humanité, en train d'offrir la Maât aux dieux. Des affirmations théologiques comparent la Maât aux nourritures terrestres, pains, bières, victuailles ou à l'encens. La Maât est une substance spirituelle qui depuis les origines du monde fait vivre les divinités :
— Extrait du chap. 80 des Textes des Sarcophages[117].
Le cycle du don et du contre-don de la Maât ; ses allers-retours entre le monde divin et le monde humain est résumé dans un texte inscrit dans la tombe thébaine TT49:
« Ô Rê c'est à celui qui a créé Maât que Maât est offerte. Verse Maât dans mon cœur afin que je la transmette à ton Ka. Je sais bien que tu vit d'elle, c'est toi qui as créé son corps. »
— Traduction d'après Erik Hornung[118].
La Maât est l'élément qui permet la cohésion de l'univers. Selon la volonté de Rê, la Maât demeure parmi les hommes, dans leurs cœurs. Mais pour qu'elle reste auprès d'eux, il faut qu'ils parlent et agissent selon ses normes. Dès les Textes des Pyramides, le roi parle et agit en fonction de la Maât ; toutes ses paroles sont la Maât. L'affaiblissement de la monarchie et les désordres socio-politiques de la Première période intermédiaire ont été vus comme un temps où la Maât a été chassé. Un temps où le désordre isefet fut la norme des comportements humains. La Maât est ce qui permet la cohésion de la société égyptienne et l'ingrédient essentiel de l'harmonie cosmique ; le monde divin et le monde terrestre formant un tout insécable. La Maât est une notion globale. Elle est les bonnes récoltes, les bonnes paroles, les bons gestes et comportements, la bonne administration, les bonnes prières et les bons rituels cultuels. Tous les êtres de la création ; les divinités, le pharaon, les hommes y sont soumis. La Maât est à la base de l'économie agricole, de la gestion des ressources, de la justice et des cultes. Toutes ces notions se rejoignent dans le corps symbolique du pharaon. Le roi vit de la Maât, il l'offre aux puissances du ciel et vers le peuple terrestre d'Égypte[119].
Amon offre la vie-Ânkh à Thoutmosis III en échange d'une offrande.
Anubis et Rê-Horakhty offrent la vie-Ânkh à Ramsès II.
En Égypte antique, l'envoûtement est une pratique institutionnelle dirigée contre les ennemis politiques de l'institution pharaonique et contre les ennemis mythologiques du dieu solaire ; les premiers étant assimilés aux seconds. L'envoûtement est une pratique fondée sur les lois de la magie sympatique où le semblable agit sur le semblable. La représentation d'une chose agit sur la chose représentée. Façonner la statuette d'un ennemi puis lui donner son nom, c'est agir sur lui. Le but est de s'emparer de sa volonté pour l'obliger ou l'empêcher de faire certains actes. Les fouilles archéologiques ont révélé de nombreuses figurines datées de la VIe dynastie ensevelies dans les nécropoles situées autour de la pyramide de Khéops. À cette époque, les ennemis visés sont surtout les Nubiens. Le site de la forteresse de Mirgissa (dans l'actuel Soudan à la hauteur de la deuxième cataracte) a quant à lui révélés quatre statuettes en albâtre et des centaines de vases d'envoûtement brisés datés de la XIIe dynastie. Le matériel d'envoûtement (vases ou figurines en cire) sont généralement associés à la couleur rouge considérée comme maléfique puis brisés à la fin du processus opératoire. Dès l'Ancien Empire, les Textes des Pyramides évoquent le rituel de « briser les vases rouges ». Au Nouvel Empire, dans les textes magico-religieux, la couleur rouge est très souvent associée au serpent Apophis puis dans les rituels de la Basse époque au dieu Seth. Dans l'écriture, le serpent et l'animal séthien sont souvent transpercés de couteaux pour annihiler leurs aspects néfastes. Les rituels d'envoûtement étaient pratiqués au sein des temples au profit du pharaon et pour le bien de tous. Cette magie est perçue comme un moyen de maintenir la Maât (l'ordre cosmique)[120]:
« Si on néglige toutes les cérémonies d'Osiris, en leur temps, dans ce district, et toutes ses fêtes du calendrier civil, ce pays sera privé de ses lois, (...). Si on ne décapite pas l'ennemi qu'on a devant soi, (qu'il soit modelé) en cire, (dessiné) sur papyrus vierge ou sculpté en bois d'acacia ou en bois de hema, suivant toutes les prescriptions du rituel, les étrangers se révolteront contre l'Égypte, et, il se produira la guerre et la rebellion dans le pays tout entier ; on n'obéira plus au roi dans son palais et le pays sera privé de défenseurs. Ouvrez les livres, voyez les paroles divines et vous serez sages, suivant les plans des dieux. »
— Papyrus Jumilhac. Traduction de Jacques Vandier[121].
Les formules du Livre de renverser Apophis conservées par des exemplaires tardifs montrent que la pratique de l'envoûtement accompagne les autres gestes cultuels (offrandes, libations). Plusieurs fois par jour, les prêtres malmenaient le serpent Apophis par le biais d'une petite figurine en cire rouge ou d'une image dessinée sur une feuille de papyrus. La représentation était ensuite brutalisée ; crachat, piétinement, harponnement puis destruction par le feu[122]:
« Formule pour s'emparer de la lance afin de frapper Apophis. Paroles dites: « Horus a saisi sa lance de cuivre pour abattre les têtes des ennemis de Rê. Horus a saisi sa lance de cuivre pour abattre les têtes des ennemis de Pharaon — puisse-t'il être vivant, prospère et en bonne santé ! Vois, Horus a saisi sa lance de cuivre, et il a frappé les adversaires à la proue de sa barque. Dresse-toi donc, ô Rê, et chatie celui qui contre toi s'est rebellé, découpe Apophis avec le couteau, afin que la Compagnie du Méchant soit abattue. Dresse-toi, ô Pharaon, châtie celui qui contre toi s'est rebellé, découpe Apophis avec le couteau, afin que sa Compagnie soit abattue. (...) ». Cette formule doit être dite sur (une figure d') Apophis dessinée sur un papyrus vierge avec de l'encre verte, ce qui doit être placée sur le feu qui s'en saisira, en présence de Rê lorsqu'il se manifeste à l'aube, au zénith, et même le soir quand il se couche en vie dans son horizon, à la sixième heure de la nuit, à la huitième heure du jour, à la fin de la soirée, à la fin de la soirée, jusqu'à ce que soit achevée chaque heure du jour et de la nuit à la fête de la Nouvelle Lune, au jour de la fête du mois, à la fête du sixième jour, à la fête du quinzième jour, et de même chaque jour. »
— Papyrus Bremmer-Rhind (extraits). Traduction de Claire Lalouette[123].
Avant le Nouvel Empire égyptien, la pratique de l'oniromancie (l'interprétation des rêves) n'existe pas car les Égyptiens ne font pas le lien entre rêve et révélation divine. Durant les Ancien et Moyen Empires, il n'y a que les mauvais rêves, les cauchemars qui sont pris en compte[124]. Le sommeil est un monde hostile, un lieu de rencontre avec les morts dangereux et les puissances maléfiques. Tous les moyens sont bons pour apaiser leur colère, offrandes, prières, talismans, formules magiques. Le sommeil n'est pas un concept qui a été divinisé, contrairement à l'Hypnos des Grecs anciens. La dangerosité du sommeil s'exprime à travers la divinité maléfique Seqed « Celui qui fait avoir la tête en bas » c'est-à-dire celui qui fait s'endormir pour toujours, une expression qui signifie l'annihilation éternelle, la mort définitive. Les Égyptiens ont rapproché le sommeil et la mort, cette dernière permettant de se réveiller dans le monde des dieux dans l'Occident des Bienheureux. Les euphémismes de la mort sont « fatigue », « lassitude », « être couché » ; Osiris le dieu assassiné est « Celui dont le cœur est las ». Les rêves sont donc avant tout liés au monde des morts[125]. Dès l'Ancien Empire, les vivants envoûtés par des défunts vindicatifs déposent des Lettres aux Morts dans les tombeaux de leurs proches eux aussi décédés. Ces petits messages sont des demandes qui exhortent les ancêtres à être plus efficaces dans leurs actions protectrices :
« Un discours de Merityfy adressée à [sa femme] Nebetitef : Comment vas-tu ? L'Occident a pris soin de toi selon tes désirs ? Voilà, je suis ton aimé sur terre, à présent combats à mes côtés et sois la gardienne de mon nom ! Je n'ai confondu aucun discours devant toi, tandis que je perpétuais ton nom sur la terre. Expulse la douleur de mon corps ! Je te supplie de m'être bienfaisante, tandis que je te vois combattre à mes côtés en rêve. Je déposerai des dons devant toi, à l'aube je serai prêt à faire des offrandes pour toi. »
— Lettre magique à Nebetitef. XIe dynastie. Traduction d'après Edda Bresciani[126].
Même le fœtus (l'œuf en égyptien) peut être touché par les démons vu en rêve par la mère enceinte. Pour contrer ce danger, les guérisseurs égyptiens pouvaient élaborer des suppositoires magiques élaboré à partir de plumes de pigeons et de poils d'ânon enveloppés dans une bandelette enduite de foie de porc. Les paroles magiques évoquées durant l'élaboration du remède assimilent le fœtus au dieu-enfant Ihy protégé contre toute les mauvaises divinités par les puissances résidant à Héliopolis.
« N'importe quel sang et n'importe quelle action (divine) seront repoussés. C'est (aussi) un moyen de renforcer l'œuf, et de ne pas avoir de rêve (cauchemar). Que l'on dise cette formule à chaque nœud. »
— Notice de la formule magique. Papyrus médical de Londres. Traduction de Thierry Bardinet[127].
À partir du Nouvel Empire, les rêves deviennent un moyen de prémonition. Le songe reste comme une chose naturelle et non provoquée. Limpide, la vision ne nécessite généralement pas une interprétation par un devin spécialisé en oniromancie. La divinité se montre au roi dans un songe et lui promet soit la victoire sur des ennemis soit lui demande une action pieuse comme la construction d'un temple[128]. Le premier pharaon à évoquer un songe est Amenhotep II dans un texte retrouvé sur deux stèles, l'une à Karnak l'autre à Memphis. Durant l'an IX, au cours d'une campagne militaire au Proche-Orient, le roi s'endort durant un moment de repos :
« Sa Majesté ensuite se reposa ; alors la Majesté de ce dieu auguste, Amon, le seigneur des trônes du Double Pays, vient devant lui, en rêve, afin de donner la force à son fils Âakheperourê, car son père Amon-Rê assure la protection magique de son corps et garde le Roi. »
— Stèle de Memphis, XVIIIe dynastie. Traduction de Claire Lalouette[129].
Le plus célèbre songe pharaonique est sans doute celui que Thoutmosis IV a commémoré par la mise en place d'une stèle entre les pattes du sphinx de Gizeh. Il y évoque un prodige qui lui était arrivé alors qu’il était adolescent. Après une chevauchée dans la région de Memphis, il s'était assoupi à l’ombre du dieu. Pendant son sommeil, Rê-Harmakhis, le Sphinx lui-même, lui apparut et lui demanda d'ôter le sable qui l'ensevelissait petit à petit :
« Regarde-moi, contemple-moi, ô mon fils Thoutmosis ; je suis ton père Horus-dans-l'horizon-Khépri-Rê-Atoum, je te donnerai la royauté sur terre à la tête des vivants, tu porteras la couronne blanche et la couronne rouge, sur le trône de Geb, prince (des dieux). La terre t'appartiendra en sa longueur et sa largeur, et tout ce qu'illumine l'Œil brillant du maître de l’univers. Les nourritures provenant du Double Pays seront pour toi, pour toi aussi les tributs importants de tout les pays étrangers, et une durée de vie longue en années. »
— Stèle du Sphinx, XVIIIe dynastie. Traduction de Claire Lalouette[130].
Jusqu'à la fin de l'Égypte antique, les pharaons ont fait connaître leurs songes. Merenptah voit le dieu Ptah lui annoncer la victoire sur les Libyens, Tanoutamon se fait interpréter la vision de deux serpents annoncés comme la reconquête de tout le pays[131], Ptolémée Ier rêve d'une statue, annonciatrice de la mise en place du culte de Sérapis[132].
Au cours de nombreuses fêtes processionnelles, la statue du dieu sortait de son temple abritée dans un naos monté sur une barque sacrée. Le tout était fixé sur un brancard et porté sur les épaules par une vingtaine des prêtres ; trois à quatre rangées de six individus au temps de Ramsès {{II]}}. Lors de ses sorties, la statue d'Amon se déplaçait ainsi de Karnak à Louksor ou de Karnak vers des chapelles de la nécropole. Du Nouvel Empire à la période romaine ces sorties furent l'occasion de pratiques oraculaires. Cet usage existait probablement déjà aux époques antérieures mais les preuves font actuellement encore défaut. Le dieu rendait sa justice et ses oracles par l'interprétation des mouvements de la barque sacrée suivant qu'elle faisait un mouvement de recul ou d'avancée. La question du requérant était nécessairement brève car la réponse divine était soit positive soit négative[133].
Les oracles furent mis en pratique pour résoudre bon nombre de problèmes de la vie quotidienne ; dois-je me marier, partir en voyage, suis-je un voleur, vais-je guérir, etc. Plusieurs pharaons du Nouvel Empire ont eu recours aux services de l'oracle d'Amon ; c'est ainsi qu'Hatchepsout puis Thoutmosis III ont été confirmés dans leurs fonctions royales[134]. Thoutmosis IV n'a châtié une révolte en Nubie qu'après un passage devant le dieu et le général Horemheb n'a pu justifier son accession au trône qu'avec un passage devant l'oracle :
« J'ai été instauré roi, (le dieu Amon) a incliné la tête, (nous étions) face à face devant la terre entière... Cela a été ordonné dans le ciel et entendu à Karnak ; l'Ennéade était en jubilation. Paroles d'Amon : Tu es mon fils que j'ai établi sur mon trône. »
— Traduction de Colette Manouvrier[135].
Les époques ptolémaïque et romaine nous ont laissé plusieurs papyrus magiques rédigés en langue démotique et grecque, mais aussi en langue copte pour les plus récents. Ces documents livrent des pratiques magiques qui mêlent à la vieille magie pharaonique des usages empruntés à la Grèce et à la Perse. Ces compilations contiennent des recettes de plus en plus compliquées. Pour arriver à ses fins, le praticien est obligé d'invoquer les divinités égyptiennes mais aussi celles de Babylonie, de Grèce voire les prophètes et les anges issus de la tradition hébraïque comme Moïse, Gabriel ou Jésus (magie copte). Cette magie utilise aussi bon nombre d'onomatopées dépourvues de sens, sans doute des mots déformés issus des langues du Proche-Orient. Les recettes livrent néanmoins des allusions aux mythes égyptiens surtout ceux liés à Osiris, Isis, Horus. À travers ces textes, la magie apparaît comme un rituel complexe s'étalant parfois sur plusieurs jours car une purification corporelle est le plus souvent nécessaire. L'invocation permet au magicien de voir directement les divinités mais il peut aussi s'adjoindre d'un médium, généralement un jeune garçon. Une fois que le dieu ou le défunt invoqué apparaît au magicien, ce dernier peut lui demander de nombreuses choses ; un présage, un succès professionnel, une guérison miraculeuse, une rencontre amoureuse, etc. Les divinités peuvent apparaître de plusieurs manières ; tout dépend du rituel choisi. Le médium peut la voir corporellement ou plus modestement l'apercevoir dans la flamme d'une lampe à huile ou dans l'eau d'un bol[136]. L'invocation par la flamme (ou lychnomancie) est sûrement une pratique qui fut très populaire car elle nous a été transmise par les Contes des mille et une nuits lorsque Aladin fait apparaître un génie en frottant une lampe à huile.
Le dieu Anubis joue un grand rôle dans le cérémonial. Cette divinité funéraire sert de lien entre le monde des vivants et le monde surnaturel. Par son entremise, les divinités ou les défunts apparaissent aux yeux du médium[137] :
« Holà, Anubis, roi de la Douât, repousse les ténèbres, et fais venir à moi la lumière afin que je puisse évoquer, car je suis Horus fils d'Osiris, qu'Isis a enfanté, l'enfant élevé, qu'Isis aime, qui demande au sujet de son père Osiris Ounennéfer !
Holà, Anubis, roi de la Douât, repousse les ténèbres, et fais venir ici aujourd'hui à moi la lumière afin que je puisse évoquer, à mon amulette à nœuds, fais que la réussite m'accompagne, que la réussite accompagne celui dont le visage est ici aujourd'hui penché vers ce vase (...)
Ô Anubis, création, enfant, va sur-le-champ et amène moi ici des dieux, [surtout] le dieu qui a le commandement ce jour afin qu'il réponde à la question que je vais poser aujourd'hui (...).
Lorsqu'Anubis viendra et s'arrêtera, tu lui diras: « Va sur-le-champ et amène-moi les dieux de cette ville ! » »
— Grimoire démotique de Londres et de Leyde. Début du IIIe siècle ap. J.-C.[138].
La magie est une pratique active qui vise à prendre en main son destin en faisant pression sur les divinités. En Égypte antique, le magicien est un prêtre attaché à un temple. C'est un lettré et un connaisseur des savoirs traditionnels conservés dans les archives des temples. Il dispose de nombreuses formules et de recettes pour détourner le mauvais œil et toute la cohorte de défunts hostiles qui sans répits harcèlent les vivants. Ce savoir institutionnel profite à tous. Tout individu en danger ou malade peut s'adresser au personnel du temple pour obtenir un secours, magie et médecine étant intimement imbriquées l'une dans l'autre. Les prêtres de Sekhmet et de Serket ont été considérés comme les plus grands guérisseurs des piqûres et morsures d'animaux venimeux[139].
Dans les Textes des Pyramides les serpents sont vus comme des êtres néfastes. Le pharaon Ounas est protégé contre leur venin par plusieurs formules magiques (chapitres 276 à 299) gravées sur les murs de l'antichambre de son caveau funéraire. Le reptile dangereux est vu comme un complice du plus néfaste ennemi des dieux à savoir le serpent Apophis. Du fait de la dangerosité de cet être mythique son nom est préventivement éludé:
« — Formule à réciter— Serpent-tchétchou, dresse-toi ! Il n'est pas question que tu partes ! Debout pour Ounas (car) ledit Ounas est Geb ! Serpent-hémetch, frère du serpent-hémetchet, que meure ton père que transperce le chat ! La main d'Ounas s'est abattue sur toi (comme) les pointes de roseau se sont abattues sur toi ! C'est Mafdet, qui préside le château de vie, qui essuiera ton visage (et) qui te griffera à tes yeux ! Puisses-tu tomber dans tes excréments (et) puisses-tu ramper dans ton urine ! Tombe ! Couche-toi ! Rampe ! Que ta mère Nout te voie ! »
— Textes des Pyramides, chap. 296 à 298. Traduction de Claude Carrier[140].
Au Moyen Empire, le mauvais œil est identifié à la puissance d'Apophis. Par son simple regard, le serpent maléfique est capable d'immobiliser la barque solaire au moment de son coucher. Tout l'équipage du navire est dans le trouble. Seul le dieu Seth est capable de se mesurer au monstre:
« Je connais cette montagne de Bakhou sur laquelle repose le ciel. (...) Un serpent est au sommet de cette montagne ; il a trente coudées de longueur, et trois coudées de sa partie antérieure sont en silex ; je connais le nom de ce serpent: Celui-qui-est-sur-la-montagne-de-feu (?) est son nom. Or, c'est au moment du soir qu'il tourna son œil contre Rê, et il en résulta une pause chez les matelots et une grande surprise dans la navigation. Alors Seth se pencha contre lui. Discours qu'il dit en magie: Je me dresse contre toi afin que la navigation reprenne dans l'ordre ; (toi) que j'ai vu de loin, ferme ton œil ! Je t'ai enchainé, car je suis le mâle. Cache ta tête, (car si) tu es valide, je suis valide (aussi). Je suis celui dont le pouvoir magique est grand (...) »
— Extraits du chap.160 des Textes des Sarcophages. Traduction de Paul Barguet[141].
Le serpent Apophis n'est pas le seul être vivant à lancer le mauvais œil. Tous les êtres vivants ont ce pouvoir de malfaisance. Tous les serpents bien sûr, mais aussi les morts en colère ou les voisins terrestres. De nombreuses formules magiques énumèrent les ennemis potentiels d'une manière générale: esprit (Akh) mâle, esprit femelle, mort, morte, adversaire mâle, adversaire femelle, dans le ciel et dans la terre. On craint aussi le regard malveillant des divinités si l'on a commis une faute envers elles, l'Oudjat c'est-à-dire l'« Œil d'Horus » est particulièrement redouté. Pour repousser le mauvais œil, le dieu Thot est plus particulièrement efficace. Dans les récits mythiques ses pouvoirs de guérisons se sont montrés très efficaces envers le jeune Horus. La lionne Sekhmet qui représente l'aspect destructeur de Rê le soleil est capable de propager les pire maladie. Mais, apaisée par de bonnes paroles, elle est aussi capable de les apaiser[142]:
« La flèche de Sekhmet est en vous, la magie (héka) de Thot est dans votre corps, Isis vous insulte, Nephtys vous punit, la lance d'Horus est dans votre tête. Ils agissent (contre) vous encore et encore, vous qui êtes dans le brasier de Horus qui est dans Shenout, le grand dieu qui séjourne dans la Maison de Vie ! Il aveugle vos yeux, ô toutes personnes, tout patricien, tout plébien, tout peuple du soleil, etc., qui jettera un mauvais œil contre Padiimennebnesouttaouy né de Mehtemousekhet de toute façon mauvaise ou de mauvais augure ! Tu seras massacré, Apophis, tu mourras et tu ne vivras pas pour toujours »
— Amulette contre le mauvais œil. IIIe période intermédiaire. Traduction de Yvan Koenig[143].