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Les prêtres égyptiens ont été de fins observateurs des étoiles. Dès les Textes des Pyramides, certaines étoiles sont dotées d'un nom et sont personnifiées en divinités anthropomorphes. Deux grandes catégories d'étoiles ont été distinguées. Les étoiles circumpolaires ont été vues comme les « Impérissables » car elles ne quittent jamais la voute céleste durant toutes les nuits de l'année. Les étoiles non-circumpolaires disparaissent sous l'horizon durant 70 jours par an. Elles ont été nommées les « Infatigables » car malgré leur fatigue elles finissent par revenir, leur disparition étant assimilée au sommeil de la mort[75]. À partir des étoiles infatigables, les astronomes égyptiens ont établi les 36 décans, chaque décan commençant par la réapparition d'une étoile dans le ciel nocturne après sa période de disparition. L'année égyptienne a donc été divisée en 36 décades, soit trois décades par mois (36 x 10 = 360 jours) auxquelles il a fallu ajouter les cinq jours épagomènes considérés comme néfastes. Dans les textes astronomiques, chaque décan porte un nom. Le roi Séthi Ier a fait représenter le ciel nocturne sur le plafond de sa tombe (KV17). Chaque décan dispose de sa dénomination et est mis en relation avec un groupe de deux ou trois divinités peintes en jaune sur un fond bleu nuit et avançant d'est en ouest. Sur le plafond de la tombe de Senmout (TT353), le nom de plusieurs décans est même accompagné du dessin de la constellation, le décan Héry-ib-ouia est centré sur une barque et le décan Seret sur un mouton[76].
Le cycle décanal débute avec le groupe Qenemet « Oscurité » (aussi dénommé Tep-aqenemet, « Chef de l'obscurité ») qui est annoncé par la réapparition de l'étoile Sirius dénommée Sopet (ou Sepedet) en langue égyptienne, « l'Aiguisée » ou « l'Efficace » en français. Cette étoile est personnifiée sous les traits d'une femme coiffée de plusieurs hautes plumes. Sur les murs du temple de Dendérah, Sirius est considérée comme la souveraine des décans, ailleurs il est dit que toutes les étoiles commencent à la date du premier jour de l'année quand Sirius apparaît. Sur une plaquette attribuée au roi Djer (Ire dynastie) Sirius est représentée sous la forme d'une vache et mise en relation avec le début de l'année quand la crue du Nil réapparait. La vache du ciel, symbole de l'abondance, est à la fois Hathor, Sopet, Isis, Sekhmet et Ouadjet[77]. Dans les tombes de Séthi Ier et Senmout, l'étoile Sirius est clairement mit en relation avec la déesse Isis, son nom étant placé au-dessus de la personnification de l'étoile. La fin du cycle décanal est annoncé par le décan de la constellation d'Orion, Sah en égyptien, manifestation du dieu Osiris régénéré et représenté comme un homme qui court et regardant derrière lui[78].
Les cinq planètes visibles à l'œil nu ont aussi été divinisées. Mercure, souvent assimilé à Seth est Sebeg « Celui qui est à l'avant ». Vénus a plusieurs noms « Divinité du matin » ou « Étoile unique » du fait de sa brillance. Jupiter est considérée comme « l'Étoile du sud », Saturne est « l'Étoile de l'ouest qui traverse le ciel » ou « Horus taureau du ciel ». Mars du fait de sa couleur rouge orangée est « Horus rouge » (à l'époque gréco-romaine) ou « l'Étoile de l'est du ciel » ou « Celle qui navigue à reculons » à cause de son mouvement rétrograde observé tous les deux ans[79].
Les héros et les demi-dieux tels qu'ils furent imaginés en Grèce antique n'ont pas existé dans la mentalité égyptienne. Dans de rares cas, de simples mortels ont été considérés comme de véritables divinités et un véritable culte s'est développé autour de leur chapelle funéraire. Dans la plupart des cas, la vénération ne dépassa pas le cadre de leur province d'origine. Ces personnages furent de leur vivant soit des gestionnaires hors pair soit de fins lettrés[80].
Parmi ces hommes d'exception, on peut citer plusieurs hauts fonctionnaires de l'Ancien Empire égyptien dont deux vizirs. Imhotep, le ministre du roi Djéser (IIIe dynastie) fut l'architecte de la toute première pyramide d'Égypte et le premier égyptien à avoir fait édifier pour son roi des monuments en pierre taillée. Imhotep est aussi le seul humain déifié à avoir connu une très large renommée, à la fois spatiale et temporelle. Des temples lui furent dédiés dans plusieurs villes dont Memphis et Thèbes. À Karnak, un temple lui fut consacré en association avec Ptah considéré comme son géniteur[81]. Le ministre Kagemni a quant à lui occupé sa fonction sous le roi Snéfrou (IVe dynastie). Sa renommée fut bien moins importante que celle d'Imhotep. On lui attribua toutefois la rédaction d'une œuvre moralisante ; les Instructions de Kagemni maintenant en partie perdue[82].
Le nomarque Izi fut en poste dans la ville d'Edfou sous la VIe dynastie. Après son décès, un culte se développa autour de sa tombe et resta actif jusqu'à la Deuxième période intermédiaire[83]. Le nomarque Héqaïb en poste à Éléphantine sous la VIe dynastie bénéficia lui aussi de la vénération de fidèles, mais, pour lui aussi, la renommée fut restreinte et ne dépassa pas les frontières de la région d'Assouan avant de s'éteindre sous le Moyen Empire égyptien[84].
Amenhotep fils de Hapou fut déifié sous le Nouvel Empire égyptien. Architecte du roi Amenhotep III, ce dernier lui doit l'édification de son temple funéraire, le Château des millions d'années, dont il ne reste plus aujourd'hui que les deux colosses de Memnon. Après son décès, il devint un intercesseur pour le petit peuple auprès de la grande divinité Amon. Son culte fut toutefois limité à la région thébaine. Il fut aussi considéré comme un dieu guérisseur. À Deir el-Bahari, le temple principal fut transformé en un sanatorium où ses talents magiques et médicaux furent mis en commun avec ceux de son confrère Imhotep[85].
À Deir el-Médineh, les ouvriers chargés de creuser les tombes de la vallée des rois portèrent leur vénération sur le roi Amenhotep Ier et sur sa mère la reine Ahmès-Néfertary. Considérés comme les patrons de la nécropole, leurs effigies ont été retrouvées dans plusieurs tombes de particuliers. Jusqu'à la fin de l'ère ramesside, la statue de ce roi déifié parcourait la nécropole et rendait des oracles au cours du mois de Phaminoth, c'est-à-dire le mois d'Amenhotep Ier[86].
En dehors des cultes et des rituels mis en œuvre par l'état pharaonique dans ses temples, la plupart des grandes divinités égyptiennes sont aussi concernées par une approche plus personnelle et individuelle de la piété. Pour tout Égyptien, les divinités sont des recours, des espoirs de solution face aux nombreuses difficultés qui peuvent assaillir un individu au cours de son existence[87]. Durant le Nouvel Empire égyptien, les artisans du village de Deir el-Médineh, on porté leur piété vers de nombreuses divinités ; Rê, Horakhty, Amon, Ptah, Thot, Iâh, Sobek, Min, Osiris, Anubis, Isis, Nephtys, Horus, Hathor, Meresgert, Taouret, Renenoutet, Seth, Montou, Qadesh, Reshep, Anat, le roi Amenhotep Ier et sa mère Ahmès-Néfertary, Satet, Anouket et bien d'autres encore[88]. Les habitations de ce village se composaient de deux pièces. La première servait d'entrée et disposait d'un autel destiné à un culte domestique avec des représentations de Bès, des ex-voto, des divinités liées à la fécondité mais aussi des bustes d'ancêtres ; les akh iker ou « glorifiés excellents »[89]. Dans l'autre pièce, plus spacieuse, des stèles fausse-portes étaient consacrées au roi déifié Amenhotep Ier et à sa mère Ahmès-Néfertary mais figuraient aussi de petits naos en bois pour des divinités comme Ptah, Renenoutet ou Taouret[90].
Sous la dynastie des Ptolémées, la population de la petite ville d'Athribis vénère (sans compter les grandes divinités) pas moins de soixante-huit divinités de seconde importance. La petite bourgade de Douan-âouy en Moyenne-Égypte compte trente-six cultes différents[91]. Même Amarna la ville du pharaon monolâtre Akhénaton n'a pas échappé à la multitude des divinités adorées en privé dans les cercles familiaux. À travers tout le pays se sont diffusées des statuettes et des amulettes en bois, en terre cuite, en faience ou en bronze représentant des divinités à caractère prophylactique ou apotropaïque ; Bès, Taouret, Hathor, Isis allaitant Horus, Imhotep, Harpocrate, etc[92].
Au fil du temps, le panthéon égyptien s'est enrichi de dieux étrangers, par les conquêtes, le commerce ou le brassage des populations. À l'époque où les frontières n'étaient pas encore définies, ou à l'époque des expéditions intensives vers la Nubie, certaines divinités soudanaises auraient rejoint leurs homologues septentrionales, comme Arensnouphis, Mandoulis et Apédémak. Durant le Moyen Empire et la IIe période intermédiaire, avec l'incursion des Hyksôs, Anat et Qadesh, originaires de la Syro-Palestine, le phénicien Baal, la hourrite Astarté et le cananéen Reshep se sont d'abord implantés dans le delta du Nil, avant que leur culte ne se répande en Égypte durant le Nouvel Empire. À partir du IVe siècle avant notre ère, la venue des Grecs sous la dynastie des Ptolémées a aussi engendré des dieux, mêlant aspects de la religion hellénique aux idées égyptiennes, comme Agathodémon, Sérapis et Kolanthes.
Astarté sur son cheval
[[Qadesh (divinité)|]] entourée par [[Min (dieu)|]] et Reshep
Tête de Sérapis
De nombreuses divinités égyptiennes peuvent incarner la puissance du soleil. Traditionnellement, ces dieux sont représentés sous la forme humaine ou animale et tous sont dotés du disque solaire. C'est ainsi qu'Horakhty, « l'Horus de l'Horizon » est représenté comme un homme à tête de faucon sur laquelle est posé un disque solaire, aton en langue égyptienne[93].
Durant les premiers temps de son règne (17 ans au total), Amenhotep IV commence lentement à déroger de la tradition pharaonique. La véritable rupture avec la théologie d'Amon ne survient en effet qu'au cours de la quatrième année. En accédant au trône, le jeune roi ne se démarque pas de ses prédécesseurs. Comme le prouve sa titulature royale, il est considéré comme le fils d'Amon-Rê, celui dont la royauté est puissante dans Karnak[94]. Mais au cours de sa première année de règne, Amenhotep IV abandonne les chantiers et les constructions en l'honneur d'Amon et se tourne vers un nouveau sanctuaire centré autour de l'immense obélisque unique de Thoutmôsis III. Le choix de ce lieu n'est pas anodin car à Thèbes, la zone orientale dans l'enceinte sacrée d'Amon est très connoté par les aspects solaires du dieu Amon. En convertissant l'obélisque de son ancêtre en Benben (bétyle sacré), Amenhotep IV se détourne de la masse des dieux du panthéon et porte son attention, d'une manière très exclusive, sur la manifestation visible du soleil, l'Aton un des aspects de la très vieille divinité solaire traditionnelle, Rê-Horakhty. Un des blocs de ce temple rasé sous les successeurs du roi se trouve à Berlin et fait voir qu'Amenhotep IV n'a pas encore abandonné les anciens codes iconographiques ; Rê-Horakhty figure toujours comme une divinité anthropomorphe et hiéraconcéphale. La nouveauté réside dans le nom de la nouvelle divinité de prédilection. Le théonyme est long, fixe et précis. Cette particularité n'autorise aucune interprétation ou spéculation religieuse, aucune assimilation avec une autre divinité[95]. Amenhotep IV devient le grand-prêtre de « Rê-Horakhty qui jubile dans l'Horizon en son nom de Shou qui est dans l'Aton ». Cette divinité se définit donc comme étant Rê, le soleil et l'animateur de l'univers sous la forme de Horakhty, c'est-à-dire, le Lointain dans le ciel ; une divinité dont la manifestation visible est dans le ciel et qui fait voir sa lumière vivifiante (Chou) par le disque solaire (Aton)[96].
Le nom dogmatique du dieu Aton va connaitre quelques petites modifications au cours du règne. Le roi va d'abord insister sur l'aspect vivant de sa divinité en faisant précéder le théonyme par l'Ânkh, le signe hiéroglyphique de la vie, une manière de montrer que les autres divinités sont des objets morts, de simples statues cultuelles. Au cours de l'an quatre, Amenhotep IV pour montrer les liens indéfectibles de la royauté avec le dieu Aton, va faire inscrire le nom dogmatique dans un double cartouche, à savoir un signe hiéroglyphique d'ordinaire réservé à la titulature royale. Aton est un dieu royal et le pharaon est son image vivante sur terre, le seul être humain à comprendre ses desseins. La main mise de la royauté sur la divinité se montre aussi par la mise en place d'une nouvelle iconographie[97]. Aton est désormais un globe solaire vu de face qui donne la vie au couple royal grâce à ses rayons se terminant avec des mains. Ce globe solaire irradie de lumière non pas le monde entier mais seulement le roi Amenhotep IV devenu au cours de l'an cinq le pharaon Akhénaton, « Celui qui est utile à Aton »[98]. En deux ans, entre l'an quatre et l'an six, un immense sanctuaire à ciel ouvert, le « Domaine de l'Aton dans l'Héliopolis du Sud » est édifié à Thèbes en l'honneur d'Aton ; durant ce temps, Amenhotep IV change de nom et découvre le site d'Amarna, à mi-chemin entre Thèbes et Memphis. Ce lieu, avec ses palais et ses sanctuaires, deviendra sa capitale sous le nom Akhetaton, « l'Horizon d'Aton ». Une fois installé dans sa ville nouvelle, théologiquement, le roi est considéré comme le pivot de la création. La force vitale du dieu Aton passe nécessairement par le couple royal et de là inonde le monde. Le roi devient la statue cultuelle vivante du dieu solaire, un objet de vénération, le sujet de tous les rituels :
« Tu as créé le ciel au loin pour t'y lever et contempler tout ce que tu as créé étant seul, levé en ta manifestation (khépérou) de l'Aton vivant, apparu, brillant, lointain et proche. De toi seul, tu crées des millions de transformations (khépérou), villes, cités, champs, routes, fleuve. Tout œil peut te contempler de face, alors que tu es l'astre solaire (l'Aton) du jour au dessus de la terre (...) Bien que tu sois dans mon cœur, il n'est personne qui te connaisse (vraiment) à l'exception de ton fils Néferkhépérourê Ouanenrê, (car) tu as fait qu'il soit conscient de tes desseins et de ta puissance. (...) Tu es la durée de vie, tu l'incarnes ; c'est par toi que l'on vit. Les yeux sont fixés sur ta beauté, jusqu'à ce que tu te couches, et toute activité cesse lorsque tu te couches dans l'Occident. Mais, au lever, tu fortifies tous les bras pour le roi. Et tous ceux qui sont sur leurs jambes depuis que tu fondas le pays, tu les élèves pour ton fils, issu de ton corps, (...) Akhénaton, grand dans son temps de vie et la grande épouse du roi (...) Néfertiti, — qu'elle vive et soit rajeunie infiniment et éternellement »
— Extraits du Grand Hymne à Aton de la tombe d'Ay
Plan de la ville d'Akhetaton
Pour la plupart des grandes divinités égyptiennes, la signification de leurs noms est très incertaine. Malgré de nombreuses tentatives, il n'y a pas d'étymologie convaincante pour Osiris, Rê, Seth, Ptah ou Min. Pour d'autres divinités, les noms sont une référence à leur principale caractéristique. Sekhmet est « la Puissante », Amon, « le Caché », Noun est « l'inerte », Hehou « l'infinité ». Le dieu créateur Atoum est à la fois « celui qui est complet » et « celui qui n'est pas » car avant qu'il ne se mette à créer l'univers il formait une unité indifférenciée. Contrairement à la mythologie grecque, les noms des grandes divinités cosmiques égyptiennes ne correspondent pas aux éléments auxquels elles correspondent. En égyptien ancien, terre se dit ta mais son dieu est Geb, ciel se dit pet mais sa déesse est Nout. La Lune, iâh, a été divinisée sous son nom de Iâh mais les principaux dieux lunaires sont Khonsou et Djéhouty (plus connu sous Thot, son nom en grec ancien). Le cas de aton, le disque solaire, est encore plus particulier. La divinité solaire fut traditionnellement Rê mais durant la XVIIIe dynastie, sous le règne du pharaon Akhénaton, le disque solaire fut divinisé sous le nom d'Aton[99].
Le nom des divinités locales dérive généralement du nom de leur localité d'origine. La déesse vautour de la ville de Nekheb se dénomme Nekhbet. En tant que protectrice de la Haute-Égypte, elle est souvent mise en relation avec la déesse cobra Ouadjet originaire de la ville de Per-Ouadj et protectrice de la Basse-Égypte. Le nom du IXe nome de Basse-Égypte est Andjet et son dieu est Andjéty ; une divinité funéraire qui fut très vite assimilée à Osiris[100]. Bien avant l'Ancien Empire égyptien, il existe déjà un terme encore plus général pour désigner les divinités locales. Le terme niouty, « Celui de la ville » (nioutyou au pluriel) désigne simplement le dieu de la ville, niout en Égyptien ancien[101].
Parmi les divinités mineures figurent tous ceux que nous pouvons plutôt considérer comme des démons ou des génies. Les Anciens Égyptiens les considéraient comme de petits dieux. Ces puissances ne sont pas des divinités indépendantes mais des divinités subordonnées, des manifestations de la puissance des grands dieux. Toutes ces divinités mineures ont des noms qui évoquent soit un trait de leur apparence soit leur fonction spécifique. Le dieu Osiris, pour se protéger des attaques de Seth, est probablement la divinité majeure qui dispose du plus grand nombre de ces divinités subordonnées[102]. Plusieurs chapitres du Livre des Morts permettent aux défunts de connaître leurs noms:
« Première porte: « Face à l'envers, riche en formes » est le nom du préposé à la première porte ; « espion » est le nom de son gardien ; « celui qui gronde de la voix » est le nom du rapporteur qui s'y trouve.
Deuxième porte : « Celui qui bombe le torse » est le nom du préposé à la deuxième porte ; « celui qui fait tournoyer son visage » est le nom de son gardien ; « le brûleur » est le nom du rapporteur qui s'y trouve. »
— Extrait du chap. 144 du Livre des Morts. Traduction de Paul Barguet[103].
Chapitres 144 et 145 du Livre des Mortsd'après le Papyrus d'Ani.Un dieu passe du monde invisible au monde visible grâce à son âme-Ba qui est avant tout un élément mobile. Quand un défunt fort de son statut d'ancêtre déifié désire sortir de sa tombe, il utilise son Ba. Cette liberté d'action est figurée dans les vignettes du Livre des Morts comme un oiseau à tête humaine. Quand un prêtre invite une divinité à se manifester sur terre, elle descend du ciel grâce à son Ba. Dans le temple, c'est donc le Ba de la divinité qui habite les statues ou les animaux sacrés. Le Ba est la manifestation, la présence du dieu sur terre[104]. Dans le Livre de la Vache céleste, le dieu créateur énumère quelques manifestations divines:
« Étant donné que c'est moi qui ai créé le ciel et qui ai établi cela pour y placer les baou des dieux, je suis avec eux pour l'éternité-neheh que les années ont engendrée. C'est la magie-hékaou que mon ba qui est plus ancien que cela. C'est le ba de Chou que l'air. C'est le ba de l'éternité-neheh que le flux du Nil. C'est le ba de l'obscurité que la nuit. C'est le ba de Noun que Rê. C'est le ba d'Osiris que le bélier de Mendès. C'est le ba de Noun que Rê. C'est le ba des Sobeks que les crocodiles. Le ba de chaque dieu est dans les serpents. Le ba d'Apophis est dans Bashou. Le ba de Rê traverse le pays tout entier. »
— Chambre funéraire de Séthi Ier. Traduction d'après Claude Carrier[105].
Le Ka est la force vitale individuelle attachée à chaque divinité et à chaque humain. Tout être vivant doit se nourrir pour pouvoir continuer à vivre ; sans nourriture (kaou en égyptien) il dépérit puis meurt. Mais s'il tombe dans les excès, il peut aussi en souffrir. Dans les livres sapientaux, les sages égyptiens conseillent à leurs disciples de ne pas se montrer voraces au sens propre et au sens figuré car ce comportement égoïste est mauvais pour le Ka et déplaît fortement aux divinités. Le Ka est donc aussi le reflet d'un juste sens moral. Les divinités possèdent plusieurs Kaou[106]. Le chapitre 15 du Livre des Morts après avoir attribué sept âmes-Bâ au dieu Rê fait connaître ses quatorze Kas :
Statue du pharaon Hor avec le signe hiéroglyphique du Ka sur sa tête (deux bras levés)
«L'Osiris N. [Le défunt] connaît ton nom et (celui de) ton âme :
Ame à la semence pure,
Ame aux chairs glorieuses,
Ame glorieuse et épanouie,
Ame Magie,
Ame essence
Ame mâle
Ame qui copule,
N. connaît les noms de tes kas:
Ka subsistance,
Ka alimentation,
Ka vénérabilité,
Ka vassalité,
Ka des kas, puissance créatrice des aliments,
Ka verdeur,
Ka éclat,
Ka vaillance,
Ka force,
Ka rayonnement,
Ka illumination, (Ka magie),
Ka considération,
Ka pénétration[107]. »
Les statues cultuelles déposées dans les naos des temples ou même les animaux sacrés (Apis par exemple) ne sont que la résidence terrestre des puissances divines. La forme véritable du dieu évolue dans le ciel. Son âme-Bâ peut descendre sur terre et rejoindre ses images façonnées. Cependant, le véritable corps du dieu n'est pas sa statue terrestre. Le corps du dieu réside dans le monde souterrain de la Douât. La véritable identité du dieu reste mystérieuse. Personne ne connaît ni sa véritable nature, ni sa véritable identité ; ni les autres dieux, ni les prêtres de son culte[108]. Cette conception d'une divinité inconnaissable et située sur les trois plans de la création (ciel, terre et Douât) a été élaborée par les prêtres du dieu Amon, démiurge de la ville de Thèbes en Haute-Égypte :
« [Amon] est le Seigneur Universel, le commencement des êtres. C'est son baï, dit-on, qui est dans le ciel lointain. Lui-même est dans la Douat et le premier de l'Orient. Son baï est dans le ciel, son corps dans l'Occident. Sa statue est dans Hermonthis et exalte ses apparitions glorieuses. Unique est Amon qui se cache d'eux, qui se dérobe aux dieux, sans que l'on connaisse son aspect. Il est plus éloigné que le ciel lointain ; il est plus profond que la Douat. Aucun dieu ne connaît sa véritable nature. Son image n'est pas étalée dans les écrits. On n'a point sur lui de témoignage parfait. Il est trop grand pour être interrogé, trop puissant pour être connu. On tomberait à l'instant d'effroi si on prononçait son nom secret, intentionnellement ou non. Aucun dieu ne sait l'appeler par ce nom. Baï-caché est son nom, tant il est mystérieux »
— Chapitre 200 de l'Hymne à Amon. Papyrus de Leiden I 350, XIXe dynastie[109].
Les mythes cosmiques sont à l'image de la géographie de l'Égypte antique. Les Nilotiques, par l'observation de leur environnement naturel, en premier lieu de la crue du Nil (personnifiée par Hâpy), ont conçu l'acte créateur comme l'établissement d'une dynamique cyclique. Le cycle doit se répéter infiniment afin de maintenir l'existence du monde. L'état d'avant la création est décrite comme la négation de tout ce qui existe :
« Pépi a été mis au monde dans le Noun alors que le ciel n'existait pas, alors que la terre n'existait pas, alors que rien n'existait (encore) qui fut établi, alors que le désordre même n'existait pas, alors que cette terreur qui devait naître de l'Œil d'Horus ne s'était pas encore produite. »
— Extrait du chap.486 des Textes des Pyramides[110].
L'univers repose sur un équilibre de deux forces opposées mais complémentaires. Les dieux et les hommes dans leurs actes quotidiens doivent veiller à ce que le désordre « isefet » ne renverse pas l'harmonie cosmique « Maât ». Cette tension entre ces deux opposés s'incarne mythologiquement dans le conflit qui oppose Seth, l'élément perturbateur, l'agressivité de la puissance, à Horus la divinité qui rassemble en elle toutes les forces utiles au maintien de la vie. L'existence humaine, tant corporelle que spirituelle est basée sur les quatre premières actions du dieu créateur :
« J'ai créé les quatre vents afin que chaque homme puisse respirer dans son environnement. C'est l'une des actions. J'ai créé la grande inondation afin que pauvre et riche puissent s'en emparer. C'est l'une des actions. j'ai créé chaque homme semblable à l'autre. Je n'ai pas ordonné qu'ils fassent le mal (isefet) ; mais leurs cœurs ont désobéi à mes propos. C'est l'une des actions. J'ai fait en sorte que leurs cœurs n'oublient pas l'Occident, afin qu'ils fassent des offrandes aux dieux des nomes. C'est l'une des actions. »
— Extrait du chap. 1130 des Textes des Sarcophages[111].
Les principaux récits mythologiques sont apparus dans les trois plus importants centres religieux de l'Égypte naissante : Héliopolis, Hermopolis et Memphis. Aussi différentes qu'elles puissent paraître, les cosmogonies égyptiennes ont un principe commun : l'énergie du Noun précède et alimente l'Univers symbolisé par la Barque de Rê. Mais ce dernier doit se régénérer régulièrement, faute de quoi, il sombre dans le chaos et le néant ; c'est la tâche du culte divin. La manifestation de cette énergie est le démiurge (que ce soit Atoum, Neith, Sobek ou Tatenen) qui s'est créé lui-même, qui a pris forme sur le tertre issu de l'océan primordial, le Noun, puis mis en marche la machine cosmique, avant d'engendrer les éléments qui allaient compléter et entretenir la création.
Mais l'univers n'a pas été créé définitivement : au contraire, il est soumis aux contraintes du temps et des cycles, il peut disparaître et se renouveler. Seul le cycle lui-même, la dynamique de la création, l'énergie mise en œuvre (incarnée par le phénix Bénou) sont éternels. Même les dieux sont susceptibles de succomber. Pour les anciens Égyptiens, les dieux habitaient aussi sur terre dans leurs temples. Mais il fallait les honorer pour qu'ils continuent, non seulement à y résider, mais également pour les maintenir en vie. Pour cela, les prêtres priaient, dansaient, chantaient et leur apportaient des offrandes de nourriture et d'objets précieux.
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Dieu local netjer niouty |
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